FRANÇOIS BÉGAUDEAU // Interview

couverture francois bégaudeau

 /// EDIT – 21/02/2021 ///

Nous avons pris connaissance de ces faits après la parution de notre article.

 Sur son site internet, François Bégaudeau a publié ce truc sur son forum :

begaudeau sexiste

On est d’accord hein ? C’est pas sympa, c’est pas respectueux, c’est dégueulasse, personne n’a envie de lire ça. C’est la honte, le dégout… Ces deux commentaires sont à l’opposé des valeurs du punk d’aujourd’hui, à l’opposé de ce qu’on défend. Nous vous recommandons donc de prendre connaissance de cette affaire avant de lire notre interview

Voir des articles sur cette affaire bien plus détaillés qu’ici

/// EDIT ///

LABELS : GUERILLA ASSO  // GENERAL STRIKE  // LES GENS DE L’OCCIDENT 

à l’occasion de la ré-édition de l’album Paul sur les labels ci dessus, nous en avons profité pour poser quelques questions à François Bégaudeau, autour de cet album. 

«Paul » vient d’être réédité en vinyle, chez guerilla asso, general strike et les gens de l’occident. Tout d’abord, comment cela s’est réalisé ? 

Là dessus je serai très bref : Damien Iozzia, qui est dans la constellation Guerilla, nous a proposés cette réédition vinyle, et de sen occuper. On a évidemment dit oui.

A quel degré les membres de Zabriskie Point y ont été impliqués ? 

Benoit a fourni de licono, et jai fait un texte sur lalbum. Mais sinon Damien a tout fait, en nous demandant validation à chaque étape. On le connait depuis longtemps, on a toute confiance.

Comme précisé dans le livret que la réédition comporte, la relation amicale avec Guerilla Asso ne date pas d’hier et persiste encore aujourd’hui. Est-ce que tes rapports avec le punk-rock, eux, sont toujours intacts aujourd’hui ou est-ce que des choses ont changé dans ton attachement à ce style musical ? 

Lattachement est intact. Peut-être même plus fort quil ne l’était dans les années 90. Je n’écoute pas moins de punk rock quavant. Plutôt plus. Je réécoute beaucoup, aussi. Jessaie de toujours mieux comprendre ce qui ma violemment saisi dans cette musique, au milieu des années 80. Jai déjà pas mal écrit dessus, donné quelques confs sur le sujet, et il y aura un jour un livre (dont jai déjà le titre, et laxiome).

D’ailleurs, personne n’a remonté de groupe à la suite de votre séparation ? 

Olive, qui était avant tout guitariste, a dans la foulée créé Les femmes, avec notre amie Gaelle au chant. Trois albums assez géniaux ont suivi. Lucas aussi a continué à composer. Et Xavier, quelques années avant sa mort, avait monté un autre groupe.

Plus personnellement, pourquoi avoir tiré un trait sur le chant et le punk rock (du côté de la pratique) et ne pas avoir cherché à renouveler l’aventure avec d’autres amis ?

Je nai jamais voulu etre chanteur, et surtout pas en faire un métier. Mais parmi mes désirs dadolescent, il y avait : faire un groupe de rock. Nen faire quun, et que ce soit fulgurant comme lhistoire des Clash ou des Pistols (ceci nest pas une comparaison mais un modèle). Commencer tôt, durer peu. Que le parcours soit dense comme un single de punk rock ; comme les six années où les Pixies livrent leurs quatre albums. Le rock et a fortiori le punk rock sont faits pour être écoutés jusqu’à la mort, mais pour être joués par des vingtenaires. Je ne vois pas de groupe qui ait donné le meilleur de lui-même au-delà de sa première décennie. Donc dans mon esprit c’était clair : il ny aurait que les Zabs, ca ne durerait pas plus de dix ans, et le point finale serait le vrai point final. Surtout pas de pathétique reformation – est ce qu’on a un exemple d’une reformation qui ne soit pas un peu pathétique et de toute façon indigne de la première période?

Les groupes que tu viens de citer reviennent souvent un peu partout quand on parle de punk rock, et quand on s’intéresse aux Zabriskie Point, mais y’a-t-il un groupe Français qui vous a réellement influencé ? J’ai l’impression que votre groupe a participé à donner l’envie de chanter à nouveau en Français à beaucoup de groupes de la génération suivante, pourtant, vos influences principales sont ailleurs. Le choix du chant en Français a été une évidence au moment de démarrer les Zabs ou le choix a longuement été discuté ?

Cest vrai que nos références étaient à 90% anglo-saxonnes. On écoutait un peu dalternatif, forcément, et ce mouvement était pour nous lourd denseignements politiques, mais musicalement cest vrai que pour nous ça se passait en Angleterre et aux US. Mais il y a une exception majeure : les Wampas. Groupe découvert avec Les wampas vous aiment, dont je ne me suis jamais remis, et qui, en 91, a beaucoup joué dans notre choix daller radicalement dans le punk rock (alors quon avait aussi, surtout Xav et moi, un gros foncier rock)

Pour les textes des Zabs, il ny a pas eu choix, ni discussion. C’était évident que j’écrirais en français. Dabord parce que je ne suis pas assez bilingue, ensuite parce que je nai jamais pensé que le français soit antinomique avec le rock. Cest un cliché faux. Le français swingue pour peu quon pense à le faire swinguer. 

Et surtout parce que le choix de langlais par tant de groupes français finit par les banaliser, les uniformiser. Cest dans la langue quon maîtrise le mieux quon peut faire entendre une singularité. On doit écrire depuis soi, et moi cest le français qui me façonne. Cest la langue que je respire. Une des forces de Justine est, par le chant français, de cumuler une vista musicale anglo-saxonne avec un ancrage territorial qui les singularise. Ça crée un mixage inédit entre Detroit et Treillières, Loire-Atlantique. Dans le chant dAlex jentends Bad Religion mais aussi son ascendance mayennaise. Et ca cest inimitable.

Comment devons-nous accueillir certaines phrases scandées en anglais dans vos morceaux ? Etait-ce pour toi un esthétisme, une issue de secours quand les mots français ne fonctionnaient pas, un coup de folie, une réelle envie qui n’était que très peu assouvie ? 

Je lai quand même très peu fait. Parfois cest venu naturellement, alors jai gardé. Dans le cas par exemple de « what is my punk, what is myself », je me référais au titre dune compile de Dialektik nommée Whats my punk. Quant à I would prefer not to, cest aussi une phrase empruntée, car tirée dun célèbre et magnifique petit livre de Melville, nommée Bartleby.

Peux tu nous parler de ce qui a traversé l’époque de la conception de « Paul », des éléments marquants qui ont pu vous influencer dans la création de vos morceaux? Contextes politiques, mouvements sociaux…

Ta question semble induire que seuls le contexte politique ou les mouvements sociaux peuvent influencer la création. En réalité un morceau de musique ça sinvente au croisement de tout un tas de choses, à commencer par la musique elle-même. Il faudrait par exemple évoquer ce quon écoutait à cette période. Évoquer aussi notre humeur générale, notre état mental, notre état de santé. Mais le truc fondamental, cest ce que jai écrit dans le texte qui figure dans le vinyle : avant même de commencer à le composer on savait que cet album serait le dernier. Forcément ça imprègne beaucoup les textes, et pas seulement celui qui clôt lalbum, et qui clôt donc lhistoire des Zabs. 

Pour ne sen tenir quaux stimuli politiques, il y avait eu juste avant le mouvement des chômeurs, qui mavait marqué au point den tirer Lavenir dure longtemps. Il y avait eu aussi les pénibles démonstrations d’unité nationale de 98, qui mont inspiré Frenchless (par delà le fait qu’à l’ époque je commençais à prendre vraiment la mesure de ce que recouvre le nom de « République française ».). Mais à vrai dire Paul est notre album le moins explicitement politique. Il relève plus de l’expression personnelle que de l’analyse politique.  

Plutôt recentré sur votre cercle, peux-tu nous renseigner sur l’étape de l’enregistrement, la sortie du disque, et autres étapes qui ont précédé le résultat final ? 

Les morceaux se sont écrits tout au long de lannée 98. On a fait une première session de studio à la Toussaint, histoire de bien caler les morceaux, puis lenregistrement à proprement parler a eu lieu en fin dannée. Comme toujours on a fait vite. A partir de Tout est bien, on avait systématisé les prises collectives. Enregistrer un instrument après l’autre, comme sur Fantome, ça nous avait gonflés, et puis l’enregistrement groupé préservait la compacité de lensemble. Du coup ça va plus vite. Et c’est très bien comme ça. Un album de rock n’a pas besoin de 3 mois de studio.

«Si paul avait grandi il serait plus grand. Si Paul n’était pas sorti il serait encore dedans». Le prénom qui a donné son nom à cet album n’apparait qu’une fois dans « What is my punk, What is myself ». Le choix de l’avion comme artwork choisi a lui aussi été détaillé,  mais pourquoi avoir donné un prénom pour nommer celui-ci ? et donc, qui est véritablement Paul ?

De titre en titre, on peut voir que ce qui mobsède à l’époque, cest d’échapper : d’échapper à la société, d’échapper aux clichés, d’échapper à lidentification en général, d’échapper à lidentité dans laquelle je vois un piège redoutable. Doù le blanc – vu comme la couleur neutre. Doù incolore et délavé. Doù ce Paul, qui est un prénom banal, le prénom neutre par excellence -en tout cas neutre dans un certain contexte culturel, français et blanc. Mais ce titre aussi est conçu pour échapper ; pour que son sens échappe. Lart est aussi précieux pour ces zones dindécision. Il est important que lart soit en partie non-identifiable. Dans un premier temps javais pensé à « Paul avait beaucoup marché ». C’était encore plus énigmatique. Je me souviens que cest Benoit qui ma convaincu de men tenir à Paul.

En quelle position se situe cet album, si on parle de tes  préférences dans la discographie de Zabriskie Point, et pourquoi ?

Je crois que là les zabs sont unanimes :  cet album est notre préféré. Celui où on a réussi à peu près à faire la musique qui nous ressemblait. « Des hommes nouveaux » pourrait rivaliser, surtout sa première moitié, mais sa production ratée le met derrière. Il faut voir que ces deux albums passent après louragan qui a soufflé sur nous autour de 94-95, avec la découverte simultanée ou presque de NoFX, Rancid, Green day, Descendents, Minor threat (et quelques autres)

Quelle est la plus grande différence selon toi , entre le fait d’écrire des mots qui seront chantés et donc ont comme perspective d’être entendus, et écrire pour être lu ? Au-delà bien entendu de la limite quantitative des mots utilisés…

La plus grande différence est que ça a à peu près rien à voir. Surtout que je nai jamais écrit un texte de chanson qui soit dissocié dune mélodie. La seule fois où jai mis en mélodie un texte préécrit, ce n’était pas un texte de moi, mais de Brecht (Le chant de lissue). Cela dit, je me raconte parfois que l’écriture de chanson, et surtout de chanson punk-rock, a été pour moi une école de la concision. On doit dire beaucoup en peu de mots. Ce qui est un théorème applicable à mon écriture littéraire. La continuité entre les deux serait donc dans la concision.

Pourquoi le punk a attiré particulièrement ton attention ?

Ça je lai longuement raconté dans « Deux singes ou ma vie politique », puis dans le livre dentretien « Punk à singe » (qui est en  accès libre). Je ne dis ici que la quintessence : ce qui ma déglingué, cest la joie tragique que portait cette musique, et la divine morgue des gens qui jouaient cette musique.

« Zab c’est Marx qui rencontre Johnny Rotten et lui propose d’aller parler de Godard devant un whisky. », c’est une phrase sur laquelle je suis tombé en me baladant sur ton site web. Dans le même style comparatif, pourrais-tu décrire aujourd’hui la pratique de ton art avec l’image que cela te renvoie ? 

Jai encore moins le gout de la formule qu’à l’époque où jai dit ce truc, mais si tu y tiens je dirais que mon travail se tient au point de rencontre entre Racine et Fat Mike. 

Quels mots et quelles explications poserais tu sur tes activités  professionnelles variées, passées et actuelles (réalisateur, acteur, chroniqueur, professeur, scénariste…)? Même dans la littérature, qui te suit depuis toujours, tes œuvres proposent des sujets et des styles d’écriture diversifiés (Essais, romans, fiction biographique, pièces de théâtre, correspondances…). On ne sait jamais où t’attendre. 

Ta liste est trompeuse : réalisateur, cest un bonus, acteur cest anecdotique, chroniqueur cest fini depuis dix ans, professeur fini depuis quinze. On ne sait pas où mattendre? Ben si : dans une librairie. Mon truc cest d’écrire. Les livres  peuvent effectivement emprunter des formes diverses, mais il sagit toujours de mettre des mots les uns derrière les autres. En réalité je ne suis quune machine à écrire.

Tu parlais un peu plus haut d’échapper à l’identification en général. Les formes diverses de tes livres est-elle également une façon consciente, ou inconsciente d’éviter ce « piège redoutable » ?

Etre identifié, cest à dire circonscrit à une identité, est un bien triste sort pour un individu. Et ça lest a fortiori pour un artiste, quon finit par engluer dans une manière répertoriée, reconnaissable, identifiable, et qui sy englue lui même. On n’échappe certes pas à son style, et à son tempérament, et cette continuité fait justement la touche dun artiste, mais au moins peut-on varier les formes, ce que jessaie toujours de faire dans l’écriture. Pour Un enlèvement, mon dernier roman en date, jai opté pour une narration à la première personne que javais délaissés dans les deux précédents. Le défi étant de me mettre à la place dun personnage qui mest opposé en bien des points.Cest aussi ce même souci d’échapper à des tics ou à des trucs qui fait que jaccepte volontiers les commandes, et les contraintes. Dailleurs l’écriture de chanson, cest plein de contraintes : il y a un cadre temporel et formel très contraignant. Mais cette contrainte est aussi un support dinspiration.

Quel est le dernier livre que tu as lu et le dernier album apprécié ? 

Le dernier livre lu est un roman médiocre dont je tairai le titre par délicatesse. Le dernier album apprécié est Blood on the tracks, de Dylan, que je navais jamais vraiment écouté. Mais pour rester dans le sujet, l’événement musical de lannée cest The Chats. Tout le punk rock sy tient.

Une tournure de phrase idéale, pour se dire au revoir ?

Entre les étoiles, le seigneur a écrit ton nom.

–Propos recueillis par Arno